La prospérité pour tous : une quête inaccessible ?

C’est une session riche en exemples particuliers qu’a eu pour mission d’introduire l’économiste Akiko Suwa-Eisenmann. Présents à la tribune : des porte-paroles de quatre continents. Les illustrations de quête d’une prospérité partagée furent aussi nombreuses qu’éclectiques : insécurité des travailleurs pauvres, Méditerranée et bouleversement Nord/Sud, enfin nécessité de gouvernance pour lutter contre les secteurs informels.

Richard SENNETT - Professeur de sociologie à la London School Economics

Richard SENNETT – Professeur de sociologie à la London School Economics

Insécurité des travailleurs pauvres : nouvelle forme d’inégalité de la mondialisation. C’est la théorie de Richard Sennett. Le professeur de sociologie de la London School Economics est ferme : si dans les pays développés, l’inégalité nous parait être une icone du capitalisme moderne, la partie la plus pauvre de la population s’y est toujours heurtée. Ce ne serait donc pas cette inégalité en tant que telle qui bouleverserait la frange la plus démunie du globe aujourd’hui, mais l’idée de devoir affronter le marché du travail et de survivre dans une situation globalisée : « Premièrement, les plus pauvres sont habitués à négocier informellement avec des personnes qui ont toujours abusé d’eux, en face à face. Et c’est un choc quand ils découvrent, ailleurs, des règles de travail qui formalisent ces rapports. Ils ne se demandent pas « Pourquoi cette inégalité » mais « comment survivre et comment travailler dans ce nouveau contexte », insiste le sociologue. Selon lui, c’est aussi vrai, pour les travailleurs immigrants qui se voient exploités, sans règle de travail aucune cette fois, en échange d’un salaire médiocre mais nécessaire pour des familles restées « au pays ».

Nécessité d’un bouleversement institutionnel. Les solutions ? Elles ne sont pas à chercher dans le « quantitatif » selon le professeur, qui explique que l’inégalité de richesses nous a rendus aveugles. « On s’arrête sur des objectifs chiffrés au lieu de se concentrer sur les structures », s’inquiète Richard Sennett, qui poursuit : «  penser la prospérité d’une façon qualitative, non pas quantitative, devrait être notre priorité ». Pour cela, il faut changer la façon dont les business « qui abusent » prospèrent. Et d’illustrer avec un exemple on ne peut plus actuel à l’heure où les yeux du monde sont tournés vers les stades de football : « dans le Golfe, les travailleurs sont contraints de donner leur passeports à leurs employeurs ». Une double peine qu’il décrie mais qu’il avoue difficile à contrer sur le plan international : « on ne peut pas changer cette pratique de travail même si c’est illégal et injuste. Nous avons besoin d’un changement institutionnel dans la structure du pouvoir lui-même pour rendre le travail plus juste ».

"Il ne faut pas s'enrichir pour se protéger, mais bien se protéger pour construire la prospérité de demain". Jean-Pierre Menanteau (Humanis)

« Il ne faut pas s’enrichir pour se protéger, mais bien se protéger pour construire la prospérité de demain ». Jean-Pierre Menanteau (Humanis)

Méditerranée : une occasion unique de revoir les relations Nord/Sud. André Azoulay, conseiller du roi Mohammed VI, dresse un état des lieux « inquiétant mais pas désespérant ». Quand on parle de Méditerranée on induit pour lui un espace de régression et de toutes les peurs : « c’est pourtant dans cet espace que l’UE construit tous les jours un partenariat qui pèse lourd. C’est le premier client/fournisseur/investisseur au sud de la Méditerranée, en somme le partenaire privilégié, celui qui crée de la richesse ». En Euroméditerranéen convaincu et militant il explique pourtant qu’il est temps de construire « autre chose »  car l’asymétrie des rapports commerciaux entre le Nord et le Sud de la Mare Nostrum est devenue dangereuse.

Une autre feuille de route politique, économique et humaine. Objectif :  empêcher « ces cadavres qui s’accumulent sur les plages italiennes ou du sud de l’Europe », référence aux immigrants clandestins qui  s’embarquent chaque jour sur des bateaux de fortune en quête d’Eldorado. En évoquant des notions fortes – liberté, justice, dignité, équité – le conseiller du roi marocain porte l’espoir d’une révolution qui ne dit pas son nom. Mourad Ezzine propose des solutions plus concrètes. S’il y a bel et bien une crise autour de la Méditerranée c’est précisément l’occasion unique de revoir les relations Nord/Sud : « L’inégalité au nord de l’Europe, avec un contrat social fragilisé, n’est pas très différente de ce qui existe au sud. On va devoir travailler ensemble différemment ». Pour cela, le Manager du Centre de Marseille pour l’Intégration en Méditerranée (CMI) liste quatre chantiers à mettre en œuvre :

–          Une recomposition des chaines de valeur sur la base d’une coproduction Nord/Sud

–          Un soutien à l’économie rurale (il compare ainsi le Sud de la Méditerranée à l’Inde)

–          Une sécurisation de la mobilité des personnes légalement installées sur l’espace communautaire

–          Un soutien au développement de l’économie de la connaissance

C’est sur ce dernier point qu’il insiste avec le plus de vigueur car c’est selon lui l’écart dans la qualité de l’Education qui explique la difficulté à obtenir une convergence de compétitivité entre le Nord et le Sud.

Lutter contre les effets néfastes des secteurs informels. Dans les pays comme l’Inde, le Bangladesh, le Pakistan, ou encore le Nigéria, une majorité de la population appartient au secteur informel. On parle de millions de personnes pas nécessairement pauvres mais « qui se considèrent elles-mêmes comme au bas de la pyramide », nous explique David Dror. Le Président de Micro Insurance Academy (MIA) évoque un chiffre révélateur : « 90% des emplois créés en Inde le sont au sein d’entreprises de moins de 20 employés. Tout doit donc être fait à une petite échelle. Ceux appartenant aux secteurs informels échappent ainsi à la fiscalité et à toute régulation ». La suite logique est évidente pour l’homme d’affaires : le gouvernement, ne collectant pas de taxes sur la majorité de la richesse produite, n’investit pas en retour. Un serpent qui se mord la queue qu’une question de gouvernance pourrait réduire à néant : « même les plus pauvres sont prêts à payer des impôts, des taxes, mais seulement en échange d’investissements qui leur parlent. L’excuse du « je suis trop pauvre pour payer » n’intervient que lorsque les gouvernements n’apportent pas les bonnes solutions aux contribuables ».

Mélina Huet